Près du port, dans une ruelle où se retrouvait les marins en escale, les prostitués, en faction devant le pub "le Balto", aguichaient les clients.
Vincent, pressé d'y rejoindre Jack, passa devant les filles de joie, refusant courageusement leurs avances en leur prétextant qu'il était un peu ballonné.
A l'intérieur, se faufilant entre les volutes de fumée, il croisa le regard de Jean Baptiste, son ami d'enfance.
Celui-ci, en escale entre l'Angleterre et le Japon, était venu étancher sa soif avant de repartir en mer pour plusieurs mois.
Jean-Baptiste avait quant à lui prétexté aux prostitués qu'elles étaient trop chères, ce qui est beaucoup moins original que de s'inventer une colique.
La surprise leur fut si grande qu'ils ne purent s'empêcher de se précipiter l'un vers l'autre, un peu à la manière affligeante d'une scène au ralenti, où le monde semble s'arrêter autour d'eux, le tout, saupoudré d'une musique mièvre composée par un musicien de peu de talent, voire de petite vertu. Bref, comme dans un mauvais film.
Le deux amis trinquèrent à bâton rompu, exaltés par l'ivresse heureuse de ces retrouvailles impromptues, si enthousiastes que la jovialité ambiante terrassa tous leurs problèmes et rendit le monde plus beau.
Le temps passa si vite que Vincent en oublia son rendez-vous avec Jack et qu'il ne remarqua point son retard.
Finalement, le détective privé entra dans l'établissement qu'il ne connaissait pas et rejoignit les deux amis qui, près du bar, comparaient leurs prétextes pour ne pas subir les assauts répétés de péripatéticiennes. Inutile de vous dire que Vincent semblait plus aguerrit que son compagnon sur ce sujet délicat, qui préoccupait d'ailleurs bien peu de nos concitoyens en cette année 1912.
Soudain, alors que les présentations furent faites et que Jack se soit fait servir sa bière bavaroise préférée, une voix surgit du fonds du bar, dans un recoin, près de la porte des WC, qui avait à l'époque un look vachement en avance, type années 20.
Jack reconnu la voix de Miss July, qui était toujours dans les bons coups.
"Ouh ouh Jack ! Mais que fais-tu là ? J'ai gagné un ticket pour faire un tour de bateau à un jeu de cartes dont je ne connais même pas les règles !", fit-elle avec la délicatesse frivole d'un rouleau-compresseur.
Elle rejoignit les trois hommes et se senti si bien en leur compagnie qu'elle en oublia l'heure, comme à son habitude.
Soudain, dans un éclair de lucidité, elle regarda l'horloge et poussa un cri d'effroi !
Elle se ressaisit aussitôt et repris sa prestance de bonne éducation.
"Et crotte, et zute, et flûte ! Je suis trop en retard, j'ai raté mon bateau pour les Amériques !", fit-elle avec la bouche en cul de poule pour spécifier son savoir-vivre.
Quatre jours plus tard, le Titanic sombra dans l'Atlantique nord.
Miss July avait donc tout loisir pour finir avec plaisir et bienséance sa bouteille de rhum.
Comtes et nouvelles du 23 octobre 2009
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