Au château du Flasquoie, l'ambiance était décontractée et la Duchesse July de Vincenois, toute guillerette et d'humeur enjouée, un verre de rhum à la main, courait frénétiquement entre les groupes d'invités afin de glisser un bon mot à chacun avec le talent qu'il convient de lui reconnaître.
Un invité, sans doute un peu sodomite (l'auteur en étant lui-même, il prend soin de remarquer ces choses-là et leur porte toute l'exigence qui leur est due), vint se mêler à la foule des convives, tous bien éduqués par ailleurs.
Ce personnage, étant de mauvais facture, mais n'y pouvant rien, devait à l'évidence briller par son esprit pour compenser le reste.
Il marchait tel un intriguant, à ceci près que Dieu, qui devait encore être trop occupé ailleurs, avait omit de lui confier la moindre élégance ou un quelconque talent de séducteur, ne fut-ce qu'en location pour la soirée !
Au delà de l'aspect très rigolo de cette scène surréaliste, le bourricot en oubliait même d'être poli. Par trop sûr de lui-même, il feignait d'impressionner grâce au charisme dont il fut, sans s'en apercevoir semble-t-il, totalement dépourvu.
Le Vicomte Jack de Boislerhumstein était accompagné de son frère cadet, Vincent de Mêmenom. Ils passaient à l'évidence un fort agréable moment, entre détente et amusement, tout en sirotant leur bière bavaroise préférée. Ces retrouvailles familiales furent des plus plaisantes et leur saveur délicate les laissaient emprunts de satisfaction.
Les relations amoureuses vinrent alors au bout milieu d'une discussion philosophique de haut vol sur le sens de la vie.
Sans qu'il y fut convié, l'invité mystère, qui avait par ailleurs oublié de présenter ses hommages, intervint dans leur conversation, leur coupant la parole de façon terriblement outrancière.
"L'amour c'est comme une chanson, il faut l'écrire et l'améliorer au file du temps.
Je suis tel Mozart, et ma partition viendra z'à moi."
Pour le moins pris de court, les deux frères réfléchirent un instant sur le sens de cette tirade qui ne pouvait être issue que d'une mauvaise publication pour gens idiots.
Mais non, bien sûr, c'était un bon mot !
Tous rirent aux larmes, en se regardant pour s'assurer que le voisin avait comprit la subtilité, certains applaudir même l'invite mystère, qui venait d'effacer de la sorte, d'un coup de revers de manche, les mauvaises idées qu'il eut pu inspirer.
"Bravo ! Un verre de rhum pour mon bon ami à lunettes ! Quel second degré, j'aime les gens d'esprit !" s'écria la Duchesse, dans un élan d'enthousiasme spontané.
Le valet n'eut pas le temps de s'exécuter, et de fait, de ramener un verre, délicatement posé sur un plateau en argent, à l'intéressé, que celui-ci avait déjà tourné les talons et quitté la pièce sans dire adieu ni faire révérence.
Le chef du protocole, outré, s'approcha de la Duchesse et des deux frères et leur précisa, en s'inclinant respectueusement, qu'il ne s'agissait point d'un bon mot, mais que le malotru avait mots dire avec grand sérieux et qu'il n'y fallait point voir d'humour.
Ce fut la consternation : comment peut-on être aussi bête et mal éduqué ?
La Duchesse prit le verre sur le plateau et regarda son valet.
"Et bien soit ! Amenez moi donc la bouteille et que la fête continue !"
Tous se remirent à rire et à rendre leurs honneurs aux bons mots.

Comtes et nouvelles du 23 octobre 2009
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