Alors que le Vicomte Jack de Boislerhumstein décrottait tranquillement ses bottes, le temps sembla s'arrêter dans la taverne de la Gunondoise, un silence de mort venait de s'abattre sur l'étabissement, si bien que le Vicomte leva la tête avec étonnement afin d'en chercher la cause.
L'air abruti dont la surprise lui fit grâce aurait dû faire rire l'assistance, en tous cas l'auteur s'est bien fendu la gueule en s'imaginant ce bel homme chevaleresque qui prit soudainement les traits d'un imbécile désespérément ignorant et dont les habits de lumière contrastaient royalement avec son faciès de crétin blafard, bref.
Donc, l'air abruti dont la surprise lui fit grâce aurait dû faire rire l'assistance, mais il n'en fut rien.
Pire ! Personne n'avait remarqué l'arrivée du Vicomte qui avait pourtant pris soin de claquer la lourde porte en chêne en entrant dans l'établissement bondé !
Tout le monde semblait figé, comme si le temps s'était arrêté.
Sauf, peut-être, la femme du tavernier qui se dit alors en elle-même, non sans un certain bon sens dont font parfois preuve ses femmes un peu rustres et qui forcerait d'ailleurs la sympathie des gens de bon aloi, que ses bottes dégueulasses allait la contraindre à repasser le ballet puis la serpillière, les aspirateurs n'existant pas à cette époque.
D'ailleurs, l'auteur pense pouvoir prétendre que les lecteurs se joignent à lui pour remercier avec gratitude l'inventeur de l'aspirateur qui revêt un caractère particulièrement pratique, notamment pour aspirer les poussières s'accumulant entre les lattes des parquets des pauvres.
Oui des pauvres, puisque ceux des riches sont nettoyés par les domestiques ! Allons !
L'ambiance dans la taverne devint pesante, si bien que le Vicomte reprit de plus belle sa tentative pour débusquer au milieu des personnes présentes la raison de l'outrageante indifférence dont il fut la victime.
Soudain, comme si la grâce de Dieu venait de lui insuffler un soubresaut de clairvoyance, il regarda dans la même direction que tout le monde, un peu tardivement d'ailleurs puisque Dieu était très occupé ce jour-là.
Le tavernier, suant toute l'eau de son corps, ruisselant, le coeur haletant, émit un claquement en séparant ses lèvres collantes, la bouche desséchée, et il entreprit de s'exprimer face à l'assemblée inquisitrice à son égard.
"Je n'ai plus de bière mes bonnes gens !", fit-il, un trémolo dans la voix et l'oeil empli de larmes.
Le Vicomte sortit de ses gonds et se joignit aux convives dans un émoi sans pareil.
Ce fut pour tous une consternation insoutenable, comme rarement l'humanité n'eut l'occasion d'en souffrir depuis la diffusion du premier épisode de RIS Police Scientifique sur TF1.
Assise non loin de là, la Duchesse July de Vincenoise, se mit à sourire et amena avec délectation et avec grâce son verre à la bouche.
Elle pencha légèrement la tête en arrière et apporta le breuvage à ses lèvres délicates, elle sursauta alors et se mit à rire grassement.
"Tiens, y a p'us de rhum non plus ! Hips !"

Comtes et nouvelles du 23 octobre 2009
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